Céline Benninger – Le CPP, une opportunité de développement pédagogique Congé pour projet pédagogique

Le congé pour projet pédagogique, CPP, porte bien son nom et se distingue de toute évidence d’un congé de recherche et de conversion thématique, CRCT. Il place en son centre la pédagogie et donc la relation aux étudiantes et étudiants dans le cadre d’un cours, où l’on peut considérer ce dernier comme un espace d’apprentissage et de partage de connaissances. 

Temps de lecture : 15 minutes

2026

 

Céline Benninger est Maîtresse de conférences de linguistique, en poste à la faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg. Motivée par l’envie de changer radicalement son enseignement, elle a demandé un CPP, qui lui semblait la formule parfaite pour opérer cette « reconversion ». Les guillemets sont à dessein : tout en restant dans son poste, elle aspirait à opérer une sorte de révolution dans ce qu’elle propose aux étudiantes et étudiants, tant sur le plan de son contenu que sur celui de la façon de le faire.

« Depuis quelques années, et chaque année un peu plus, je suis insatisfaite de ce qui se passe en cours, ou plutôt de ce qui ne s’y passe pas ou plus, à savoir, si je le résume en un seul mot : l’interaction. Y réfléchir et envisager des solutions pendant une année entière a été une vraie aubaine. J’ai vécu le CPP comme la possibilité de prendre du recul. J’ai profité du temps dégagé pour me former à de nouveaux outils pédagogiques, pour les intégrer et les assimiler. Mon projet était clairement de revoir mon enseignement. La perspective de la nouvelle offre de formation m’a permis, pendant le CPP, de réfléchir à de nouveaux contenus, plus en phase avec mes préoccupations et, plus largement avec celles de notre époque, avec les évolutions qu’en tant qu’enseignante, je constatais, chez les étudiantes et étudiants. »

1. Projet pédagogique et motivations

Quel projet est au cœur de votre CPP – Congé pour projet pédagogique ? Comment et pourquoi avez-vous eu envie de saisir cette opportunité ?

Dans la perspective d’un CPP, mon projet était le suivant : revoir le fond et la forme de mes enseignements.

 À la faculté des Lettres, du fait de ma spécialité, j’enseigne dans le cadre de la licence et du master de sciences du langage, principalement. Certains de mes cours sont ouverts aussi aux étudiantes et étudiants des licences de lettres, modernes et classiques, ainsi qu’aux étudiantes et étudiants de master de sciences de données.

Les effectifs sont assez variables et peuvent aller de 120-130 étudiants, à des groupes plus restreints d’une petite trentaine d’étudiants. Les groupes de master sont, pour leur part, plus réduits et avoisinent la quinzaine. Les cours prennent différentes formes, et sont tantôt des CM, tantôt des TD, tantôt les deux à la fois, au format dit « CI ».

C’est à l’ensemble de ces publics que j’avais envie de m’adresser d’une nouvelle manière. Je voulais, en quelque sorte, repartir de zéro, avoir et prendre le temps de développer des pratiques pédagogiques dont j’avais pris connaissance au fil des années dans le cadre de formations et d’ateliers auxquels j’avais participé. Certains étaient proposés par l’IDIP (Institut de développement et d’innovation pédagogiques). Je pourrais citer, entre autres : 

  • les classes inversées / renversées
  • enseigner via les escape games
  • concevoir son enseignement
  • évaluer les apprentissages
  • travailler la dynamique d'équipe pour favoriser l'intelligence collective chez les étudiants
  • favoriser le développement des compétences transversales par les étudiants dans ses enseignements disciplinaires
  • etc.

J’ai, dans le même esprit, assisté aussi aux éditions successives des J’Idip[1] depuis 2021, ainsi qu’aux Rencontres Internationales de la Réussite Etudiante (2023).

J’ai par ailleurs saisi l’opportunité de me former à l’internationalisation, via : 

  • la formation intensive en juin 2022 Pôle Lansad, Faculté des langues.
  • les ateliers proposés par cette même équipe. Plus d’informations.
  • le programme proposé par le réseau Utrecht : « Virtual Exchange and Blended Mobility in University Education: An Introductory Course for University Educators and International Officers ».

Dans un tout autre domaine, peut-être moins lié à une discipline et à son enseignement, mon intérêt avait été happé aussi par le projet CENTRé, expliqué sur Safran par Florence Spitzenstetter et dont on peut trouver les détails sur l’espace Ernest. Dès 2021, j’ai rejoint ce projet, ai participé aux actions proposées, pour très vite, importer les pratiques de Centrage dans le cadre des cours.

Bref, l’envie était à la transformation, tous azimuts, de la partie enseignement de mon travail. Je l’avais fait partiellement, par à-coups. J’avais changé le contenu de plusieurs de mes cours, soit en proposant de nouveaux contenus que j’ai créé de toutes pièces (par exemple, les cours consacrés à la neurolinguistique ou aux grammaires de construction) ; soit en intégrant dans mon service des cours que je n’avais jusque-là pas encore enseigné, mais qui figuraient déjà dans l’offre de la faculté. 

J’en ai tiré de la satisfaction, c’est sûr, mais j’avais envie d’aller plus loin dans cette direction. Une certitude m’envahissait progressivement : si je voulais opérer une transformation profonde et sérieuse de mon enseignement, une évolution qui pourrait avoir l’impact escompté, il me faudrait du temps, du « vrai temps », et non pas simplement rogner sur mes journées de travail et/ou de repos pour fabriquer un nouveau matériel pédagogique. Il fallait laisser infuser un nouveau mindset d’enseignante, et tout ce qu’une telle transformation supposait.


[1] Journée annuelle que l’Idip dédie à un thème pédagogique faisant l’objet d’une conférence, d’ateliers et d’un marché pédagogique lors duquel les enseignants présentent leurs dispositifs respectifs. Prochaine J’Idip le 2 juillet 2026, sur le thème : « Enseigner l’esprit critique à l’université ».

2. Organisation

Comment s’est déroulé votre CPP ? Comment l’avez-vous organisé ? Avec qui avez-vous travaillé ?

Le CPP ne s’est finalement pas déroulé comme présumé. J’avais imaginé le congé comme un espace de production, de fabrication et de création. Le CPP devait me permettre de préparer les cours, séance par séance, sous leur nouvelle mouture. 

Il n’en a rien été, puisque le CPP s’est traduit, à mon initiative, par une intensification sur le plan de la formation. Je me suis initiée à diverses approches pédagogiques, innovantes, sentant que le salut viendrait davantage de la façon d’enseigner que du contenu à proprement parler.

C’est ainsi que j’ai participé durant mon CPP à des formations et à de nombreux et ateliers de pratique expériencielle en direction des trois axes suivants : 

  • les pédagogies innovantes
  • le Centrage et l’accompagnement des étudiants ; le bien-être des étudiants et/ou au travail
  • la Responsabilité Sociétale et Environnementale 

Ils me semblent tous trois des piliers essentiels à l’enseignement que je projetais de faire. Ma discipline évolue, certes, mais l’évolution la plus forte se ressent surtout dans notre monde environnant. Des thématiques comme le bien-être au travail, dans les études, l’hygiène et la santé mentale, le développement durable, la transition écologique, la responsabilité soci(ét)ale, l’inclusion et la diversité, l’internationalisation et l’interculturalité ont émergé et s’infiltrent toujours plus dans nos métiers. Or, l’intégration de ces perspectives ne s’improvisent pas et demande un investissement à tous points de vue.

Pendant un temps, je culpabilisais. J’avais l’impression de ne pas respecter le « contrat » : j’étais en congé pour créer les cours pour la NOF[2] et non pour étudier. J’ai appris à accueillir cette réalité et lui ai laissé la place nécessaire à son épanouissement ; j’ai appris à prendre le temps d’ingérer ce qui me semblait essentiel, de rencontrer des gens ayant les compétences et l’expérience que je voulais acquérir, de participer à des ateliers en tous genres, de laisser les choses mûrir, surgir plutôt que d’aller les chercher dans une certaine urgence, et les faire naitre ainsi prématurément. 

Avec le recul, ce fut merveilleux de prendre et/ou de me donner le temps. Et plus d’un an après la fin du CPP, je ne peux que me féliciter d’avoir réagi ainsi. L’année du CPP, une fois le rythme trouvé et accepté, une fois que j’avais admis que la première nécessité était de me remettre à l’étude, a finalement été parfaite ! De fréquenter des ingénieurs pédagogiques, des collègues d’autres disciplines, des acteurs d’autres mondes que celui de l’université, etc. a été enrichissant au plus haut point. Enrichissant et formateur…


[2] Nouvelle offre de formation

3. Bénéfices

Quel est votre bilan de votre CPP ? Ses bénéfices, les difficultés que vous avez eues mais aussi la réalisation de votre projet pédagogique ?

Le bilan est plus que positif. Sortir le nez du guidon, donner son énergie à d’autres activités, sur un autre rythme m’a fait le plus grand bien. L’aspect routinier de ma pratique d’enseignante s’est trouvé à proprement parler déconstruit, réduit à néant. Me retrouver moi-même dans la position d’apprenante, qui plus est de choses que je ne connaissais pas (ou mal) m’a permis de faire un véritable reset. J’ai même redécouvert ce que c’est que de passer des examens, écrits, oraux pour valider un diplôme... La façon dont j’ai investi mon CPP a été bénéfique pour mon projet. Bien sûr, à la fin du congé, je n’avais encore rien de prêt pour la rentrée suivante, mais j’étais pleine d’idées et de projets d’enseignements à concrétiser. Je commençais à préparer des syllabus, échafauder des maquettes détaillées pour les cours, réfléchir au mariage entre certains types de contenus et certaines façons de les transmettre, etc. J’y ai passé une grande partie de l’été, soutenue par les notes prises au fil des formations, et le kit pédagogique de l’IDIP. Tout n’était pas finalisé à la rentrée et continue jusqu’à ce jour à évoluer.

Depuis le CPP, mes cours et la façon de les enseigner ont changé. Il me reste de nombreux domaines à explorer, mais les transformations et évolutions opérées ont été celles que j’espérais. Ce que je trouve le plus difficile, même équipée de bonne volonté et d’outils pédagogiques éprouvés, est d’obtenir une pleine participation des étudiants. La gestion et la motivation d’un groupe est à chaque cours un véritable défi. Quoi qu’il en soit, le CPP aura été une parenthèse enchantée dans ma carrière. Une pause dans l’enchainement des années, non pas pour ne rien faire, mais pour faire d’autres choses, autrement et dans une perspective d’amélioration.

4. Expérience en pédagogie

Avez-vous, par le passé, porté des projets pédagogiques ? Et en quoi ces expériences ont-elles été différentes du CPP ?

La réflexion que j’ai menée autour de la partie enseignante de ma profession est en soi un projet pédagogique en ce que j’ai posé : 

  • des objectifs
  • des échéances / un calendrier
  • les ressources humaines et scientifiques, accessibles, nécessaires
  • un plan de communication et d’échanges avec les collègues en vue de vérifier sa faisabilité
  • une liste de possibles partenariats et collaborations
  • etc.

Plus précisément, j’ai, l’année du CPP, mené à bien le projet pédagogique qui consistait à mettre en place un atelier de méditation de pleine conscience. Ce projet avait muri durant la rédaction de mon dossier CPP et au fil des formations que je suivais sur les méditations et la pleine conscience (DU Médecine, Méditation & Neurosciences de la faculté de Médecine ; Instruction du MBSR). Il s’est, à proprement parlé, concrétisé lors du second semestre par un cycle de 10 séances d’initiation à la méditation de pleine conscience à l’attention du personnel enseignant, administratif et des étudiants de la faculté des Lettres, cercle qui s’est au fil des années élargi à la faculté des Sciences du Sport et à des collègues universitaires de toute composante. 

Je suis particulièrement attachée à ce projet que je considère comme éminemment pédagogique parce qu’il répond à des besoins essentiels. Il répond à la problématique d’une meilleure gestion du stress, des émotions, d’un meilleur sentiment de cohésion et de nombreuses problématiques que l’on retrouve dans la question de la santé mentale. 

Sur le plan des projets pédagogiques, je fonctionne donc à la manière d’une Lucky Luke, un peu comme une lonesome cow-woman. En tous cas, il en est ainsi pour la conception et la mise en place du projet. Le bénéfice, quant à lui, est pour l’ensemble de la communauté.

5. Adaptabilité du dispositif

Direz-vous qu’il y a plusieurs portes d’entrées sur le CPP, permettant d’y entrer avec un projet déjà bien abouti ou un projet à peine amorcé ?

Je conçois le CPP comme un dispositif accessible à des enseignants-chercheurs animés par une envie ou un projet d’évolution sur le plan pédagogique. Quelle que soit l’ampleur de ce projet ou son état d’avancement, le CPP est une opportunité unique de : 

  • rencontrer des professionnels de l’ingénierie pédagogique, ceux de l’IDIP en particulier.
  • donner du temps à sa réalisation. Ne pas avoir à être sur tous les fronts en même temps est essentiel : ma profession a complétement changé en 25 ans. Je ressens une tendance à l’éparpillement et à l’urgence chaque année plus intense. Les choses n’ont plus jamais le temps d’infuser, de mûrir. Les tâches administratives, les mails sont passés au premier plan et sont des plus chronophages. Le CPP permet de suspendre en partie cette frénésie peu productive à mon sens.
  • prendre du recul sur certains de ses aspects, d’en remettre d’autres en cause, prendre le temps de la réflexion, pilier fondamental dans nos métiers.

En somme, le CPP, tel qu’il est conçu, offre une liberté d’action et de gestion du temps. En ce sens, il est une porte d’entrée pour 1001 formats de projets, propices tant à l’acculturation dans le domaine de la pédagogie et ses enjeux, qu’à la concrétisation d’un objectif défini en amont.

6. Partage

D’une manière générale, en quoi diriez-vous que le partage d’initiatives et de pratiques pédagogiques est enrichissant ?

De toute évidence, le partage d’initiatives et de pratiques est enrichissant sur le plan des apprentissages. Au fil des différentes activités que j’ai initiées pendant le CPP, j’ai rencontré des professionnels, des « IDIP-iens », des collègues mus par des motivations comparables aux miennes.

J’aimerai revenir ici sur ma rencontre avec Catherine Vonthron-Sénécheau, Professeure de la faculté de Pharmacie. C’est elle qui m’a initiée à l’accompagnement des alternants, selon le dispositif qu’elle a elle-même développé dans le cadre du DU « Accompagner l’étudiant·e » (IDIP). 

Le CPP m’a offert l’opportunité de me former auprès d’elle en assistant aux séances qu’elle proposait aux étudiants de la faculté de Pharmacie inscrits dans une formation en alternance (L3 et M1 / M2). C’est armée de cette expérience que j’ai ensuite proposé, à mon tour, le dispositif, à la rentrée suivante, année d’ouverture du M2 en alternance de Communication des entreprises – RSE, sous la supervision de Catherine Vonthron-Sénécheau. 

Dans ce cadre, les étudiants bénéficient de séances de 2 heures chacune, lors de leur retour à l’université après une séquence en entreprise. Ils sont invités à analyser de manière réflexive des situations de travail significatives qu’ils ont rencontrées, à identifier leurs marges de progression et à formaliser leurs compétences. Pour ce faire, je les guide dans des échanges structurés, des mises en perspective et des exercices inspirés du développement des compétences socio-émotionnelles (écoute active, empathie, régulation des interactions, prise de recul, etc.). D’avoir vu travailler Catherine, « en direct » a été essentiel.

Cette facette de mon évolution me tient particulièrement à cœur dans la mesure où elle participe à ma réflexion sur le bien/mieux-être, en général, dans le monde universitaire en particulier. Dans ce même esprit, je suis plus qu’heureuse d’avoir pris part au groupe d’analyse des situations pédagogiques (Renata Jonina et Marion Huber, IDIP).

Les rencontres, les partages, quels qu’ils soient, sont à mon sens fondamentaux dans le cadre d’un CPP. La pédagogie suppose des connaissances théoriques. C’est un fait. Mais bien plus encore, le meilleur moyen de l’intégrer passe par l’expérience, celles que d’autres peuvent partager, celles qu’avec eux on peut partager...

Pour aller plus loin

  • Parcourez les cycles de formation semestriels de l’Idip – Institut de Développement et d’Innovation Pédagogiques – pour découvrir l’offre d’ateliers pédagogiques proposée à l’ensemble des membres de l’Université de Strasbourg ayant une charge d’enseignement. Détails sur le site.
     
  • L’événement annuel que l’Idip dédie à la pédagogie, la J’idip, est un rendez-vous à ne pas manquer ! Prochaine édition (la 14e) le 2 juillet 2026, sur le thème : « Enseigner l’esprit critique à l’université ». Plus d’informations.
     
  • Curieux d’en savoir davantage sur le CPP et ses modalités de candidature ? Vous trouverez réponses à vos questions sur le portail formation de l’Idip, dans la rubrique « Bénéficier de temps pour vos projets pédagogiques ».

Propos recueillis par Coline Fuchs