Raficka Hellal-Guendouzi – Des outils en faveur de l’inclusion

L’interactivité est un élément primordial pour Raficka Hellal-Guendouzi, lors de ses cours. Une difficulté : comment maintenir cette interactivité quand on est porteur d’un handicap auditif ? C’est la question que s’est posée cette enseignante-chercheuse en science de gestion. Pour ça, elle utilise divers outils qu’elle met à disposition de ses étudiants. Entre pads interactifs et logiciels de transcription vocale, découvrez quelles possibilités existent pour rendre un enseignement magistral à la fois stimulant et accessible au plus grand nombre, qu’il s’agisse d’étudiants à besoins spécifiques ou d’étudiants nécessitant de remobiliser leur attention.

Temps de lecture : 9 minutes

2026

 

Raficka Hellal-Guendouzi est Enseignante-chercheuse en sciences de gestion à l'École de Management de Strasbourg, au sein de l'Université de Strasbourg. Elle est spécialisée en psychologie du consommateur et en marketing international, ainsi que dans les comportements alimentaires. Elle est également Responsable du parcours d'apprentissage en e-learning du domaine Marketing. Par ailleurs, Raficka Hellal-Guendouzi intervient en ingénierie pédagogique, dans la conception de parcours d'apprentissage en ligne et l’intégration d’outils numériques facilitant l'apprentissage des étudiants.

1. Défis de la pratique pédagogique

En tant qu’enseignante en situation de handicap auditif, quels défis rencontrez-vous au quotidien dans votre pratique pédagogique ? 

Les cours doivent être interactifs, laisser place à un échange avec les étudiants. Mon principal défi est de créer cette interactivité, ce qui peut parfois être difficile. Pour cela, il faut réfléchir aux outils qu’on peut mobiliser, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit.

Je veille à approfondir les outils existants, notamment à travers les réseaux sociaux et les réseaux professionnels. Je m’appuie, par exemple, sur les échanges d’expériences avec des collègues se trouvant dans une situation similaire, ainsi que sur l’observation de pratiques à l’étranger, en m’inspirant de ce que font mes confrères ailleurs dans le monde.
 

L’accessibilité par écrit me sert à mettre en place ces outils et à créer une interactivité innovante et ludique.

2. Outils et méthodes

Pouvez-vous présenter quelques outils que vous utilisez dans vos cours ? De quelle manière les avez-vous introduits auprès de vos étudiants ?

J’utilise principalement trois outils afin de travailler sur deux objectifs : maintenir l’interactivité avec les étudiants et me permettre une accessibilité par l’écrit. Finalement, l’accessibilité par écrit me sert à mettre en place ces outils et à créer une interactivité innovante et ludique. Mon handicap auditif passe au second plan. Ces outils ont l’avantage de maintenir l’attention des étudiants. Je les intègre via des liens dans mes cours, disponibles sur Moodle, ce qui est très pratique pour les étudiants.

Le premier outil est le Padlet. Il se présente sous la forme d’un tableau blanc interactif sur lequel il est possible de poster différents messages à l’écrit, mais également des vidéos ou des images. Je l’utilise pour demander aux étudiants de se présenter, ce qui me permet de connaître les matières qu’ils ont étudiées dans leur parcours ainsi que leurs attentes concernant mon cours. Cet exercice me permet aussi de briser la glace, leur donner l’occasion de faire connaissance avec leurs camarades et faciliter la création de groupes. Padlet crée donc une double interactivité : celle des étudiants entre eux et celle qu’ils ont avec l’enseignant. Je peux également garder une trace écrite, afin de mieux les identifier et de visualiser leurs visages, un peu comme un trombinoscope.

Le deuxième est le Pad Unistra : une interface développée par l'Université de Strasbourg, que j’utilise notamment comme fil de présence interactive. L’étudiant s’inscrit en ligne, indique son nom et sa présence au cours. Sans devoir faire l'appel, je peux voir qui était présent ou non, grâce à l’historique. Ce Pad vise aussi à ce que les étudiants disposent d’un canal direct pour poser leurs questions par écrit. Ainsi, en cours magistral, je vois les questions défiler et je décide quand y répondre. Cette fonctionnalité est aussi utile pour capter l’attention des étudiants, puisqu’ils attendent la réponse à leur question. Si certains sont plus timides ou réservés, ils peuvent intervenir de cette manière. Procéder par écrit est beaucoup plus pratique que de faire circuler un micro dans un amphithéâtre, puisque ça demande de la logistique et de la technique. Enfin, garder une trace écrite des questions comme des réponses est utile pour les étudiants absents ou porteurs de handicap.

Le troisième est l’application Wooclap. Avec elle, je génère des QCM afin, là encore, de maintenir l’attention des étudiants, mais aussi de voir ce qui a été assimilé ou ce qu’il faut retravailler. Wooclap permet, par ailleurs, de faire du brainstorming par mots-clés. Les étudiants inscrivent les mots qui leur viennent à l’esprit et ceux-ci s’affichent instantanément à l’écran.

3. Innovations dans l’accessibilité

Comment les outils tels que la transcription instantanée de la parole ou les e-pads collaboratifs impactent vos interactions avec les étudiants ?

La transcription instantanée de la parole est un outil qui me permet d'interagir directement avec les étudiants. Je l’utilise notamment lorsque je réalise des travaux de groupes, lors des travaux dirigés. Ce logiciel transforme la parole en écrit et aide à comprendre les échanges. L’avantage, c’est qu’il ne nécessite pas de connexion Internet. Ça permet d'avoir une interaction fluide avec les étudiants pour pouvoir échanger avec eux. Un autre avantage est que cet outil est disponible en plusieurs langues, ce qui est très pratique puisque je donne majoritairement des cours en anglais. Cependant, le logiciel peut parfois être indisponible. Il faut donc toujours avoir un plan B. Un autre inconvénient peut être les salles bruyantes. Lorsque les étudiants sont nombreux ou qu’on a des travaux de groupes avec beaucoup d'échanges, le bruit peut masquer la parole et entraver la qualité de la transcription écrite.

L’e-pad Unistra, dont j’ai précédemment parlé, a beaucoup d’avantages mais peut aussi avoir des problèmes techniques. Certaines fois, il faut recharger la page ou l’application. Il peut y avoir des déconnexions ou des questions qui disparaissent, et ce, plusieurs fois par cours.

4. Usages étudiants

Savez-vous si certains de vos étudiants utilisent ces outils en dehors de vos cours ?

Certains, oui. Ils utilisent le Pad pour échanger entre eux lors de travaux de groupes, par exemple. D’autres étudiants, malentendants, ont pu découvrir ce logiciel. C'est une découverte qui s'est faite en cours, en fonction des besoins. Certains outils ont ensuite pu être utilisés par les étudiants dans leur vie de tous les jours. Nous avons pris le temps d'échanger sur ces outils, avec un retour d'expérience qui était très intéressant. Les situations spécifiques étaient peu nombreuses, mais les échanges ont tout de même été très riches et assez poussés dans certains cas.

5. Adaptabilité

La mise en place de ces solutions demande-t-elle des ajustements particuliers ? 

L’application de transcription instantanée de la voix nécessite l’achat d’une tablette ainsi que de micros de bonne qualité. Il faut prévoir des micros Bluetooth qui circulent dans la salle et des micros-cravates lorsque les étudiants font des présentations orales en groupes. La tablette et les micros doivent avoir une bonne autonomie et une bonne puissance.

Une autre adaptation est le choix des salles. Il faut des salles avec une bonne acoustique, qui ne résonnent pas, car cela impacte la qualité de la transcription. Il faut donc éviter les hauts plafonds et faire attention à la disposition des tables et des chaises. Idéalement, il faudrait garder les mêmes salles pour éviter les problèmes d’acoustique et conserver ses repères. Ce n’est malheureusement pas toujours possible.

Enfin, l’adaptation passe aussi par la sensibilisation des étudiants. Dès le premier cours, je leur présente la situation, mes attentes et mes besoins. Par exemple, je leur demande de ne pas bavarder pendant le cours, de lever la main avant de prendre la parole et de parler suffisamment fort. Je présente également les outils que j’utilise et que je souhaite qu’ils prennent en main.
 

Ça m'a amené à réfléchir à différentes activités pour créer de l’interactivité à l’aide de ces outils.

6. Transformation pédagogique

Ces outils ont-ils transformé votre manière d’enseigner ou d’organiser vos cours ? 

Ça m'a amené à réfléchir à différentes activités pour créer de l’interactivité à l’aide de ces outils. La transformation de ma manière d’enseigner s’est faite surtout à travers les activités pédagogiques centrées sur des exercices interactifs. Dans un cours, mon but est de créer trois séquences interactives : au début, au milieu et à la fin du cours. Ça passe par des activités qui se font aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, ou par des activités de groupes.

7. Partage

En quoi le partage de pratiques pédagogiques est-il enrichissant ?

Pour les étudiants, ça permet de créer cette interactivité pour que le cours soit moins monotone, plus dynamique et plus intéressant pour eux. Lorsqu'on introduit un exercice interactif avec un QCM, par exemple, ça permet, lorsque les étudiants sont moins attentifs, de reprendre la main sur leur attention, de vérifier leur compréhension et de voir s'ils ont bien suivi. Ils semblent apprécier cette dynamique, qui casse la monotonie d’un cours peu actif, notamment lors des cours magistraux.

J’ai eu l’occasion d'être formée par un collègue canadien, Denis Berthiaume, spécialiste de renommée internationale dans le domaine de la pédagogie de l’enseignement supérieur. J’ai suivi notamment plusieurs modules théoriques et pratiques autour de la pédagogie interactive en amphithéâtre, et j’ai pu découvrir différentes techniques pour capter l’attention des étudiants et créer cette interactivité. C’est impressionnant de voir comment, même dans un amphi de plus de 500 personnes, on peut créer de l’interactivité avec ces outils qui, au début, étaient là pour compenser un handicap.

Le partage de pratiques pédagogiques avec les collègues est aussi vraiment enrichissant. On peut échanger sur nos pratiques et en découvrir de nouvelles. J’échange aussi avec des collègues au Canada, aux États-Unis ou en Suisse. Ça peut permettre d’importer de nouvelles pratiques, des applications et des expériences au sein de l’Université de Strasbourg. 

Axelle Papillon