« Douter de tout, c'est aussi douter du doute », selon Jean Cocteau. Sans aller jusque-là, la méthodologie de la rivière des doutes invite ses participants à se positionner, moralement et physiquement, face à un thème donné. Soumis à débat, celui-ci est alors vecteur d’échanges propices aux argumentaires des uns et des autres. Laurence Buchholzer a choisi d’adapter ce principe à des étudiants français et allemands, dans le cadre d’un séminaire qui s’appuie sur la pédagogie active et le développement de compétences transversales telles que la réflexivité et l’esprit critique.
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2026

Laurence Buchholzer est Maîtresse de conférences agrégée d’histoire et membre titulaire du Laboratoire Arts, civilisation et histoire de l'Europe (ARCHE - UMR 3400 de l’Université de Strasbourg). Au-delà de ses cours disciplinaires, elle intervient sur le PPP, le Projet Personnel et Professionnel de l’étudiant, ainsi que sur le tutorat étudiant ; avec, notamment, une participation à la table ronde de la journée « Les tutorats : regards, récits, pratiques », portée par Marion Huber, Conseillère à la réussite à l’Idip.
Dans le cadre d’un séminaire bisannuel en partenariat avec l’Université de Trèves (Allemagne), elle a mené, avec un groupe d’étudiants francophones et germanophones, un dispositif pédagogique appelé « rivière des doutes ». Retour d’expérience.
1. Dispositif interuniversitaire international
Le dispositif que vous portez au sein du département d’Histoire médiévale s’intègre à un parcours franco-allemand, que vous co-dirigez en partenariat avec votre homologue de l’Université de Trèves, Christian Rollinger. Pouvez-vous nous présenter ce dispositif ?
Le parcours franco-allemand dont il est question regroupe un effectif global de 20 à 25 étudiants français de l’Université de Strasbourg et allemands de l’Université de Trèves. Chaque semestre, un séminaire de trois jours est organisé alternativement sur les deux sites, favorisant ainsi la mobilité étudiante. En prévision de cet événement, les étudiants ont des travaux à faire en amont et ceux-ci viendront, ensuite, nourrir les réflexions lors du séminaire. Ils sont encouragés à travailler en choisissant la langue qu’ils maîtrisent le moins entre le français et l’allemand.
2. Travaux préparatoires
L’un des thèmes de séminaires était « L’homme et son environnement dans le Rhin Supérieur ». Pouvez-vous nous préciser le choix qui a conduit à cette thématique et nous détailler les travaux que les étudiants ont réalisés, en prévision du séminaire ?
Le thème diffère chaque semestre, pour que les étudiants se saisissent de sujets variés, mobilisant histoire et interculturalité, au fil de leurs trois années de licence. Au cours de leur cursus au sein de ce parcours, ils auront ainsi pu travailler six thématiques distinctes avec, à chaque fois, son lot de défis et de curiosité suscitée. Avec la thématique « L’homme et son environnement dans le Rhin Supérieur », nous voulions ouvrir le séminaire aux questions de développement durable et de responsabilité sociétale (DDRS), qui venaient d’être intégrées aux formations.
Dans le cadre des travaux préparatoires, nous demandons souvent aux étudiants de réaliser des entretiens, sous la forme d’interviews sur un thème corrélé à celui du séminaire, un procédé qui fait écho aux méthodes d’enquête orale utilisées en histoire du temps présent et en sociologie. Nous sélectionnons les répondants, en veillant à réunir une variété de profils. Parallèlement, les étudiants sont invités à tenir un carnet de bord. Ils y consignent des éléments qui leur sont propres, constituant une base concrète à la part réflexive de l’exercice. Aller au-devant de professionnels français et allemands (industriels, élus, chercheurs, présidents d’associations écologistes…) avec des questions pertinentes représente un gros défi pour les étudiants, qui doivent aussi apprendre à réagir à chaud.
Des bibliographies et lectures préalables sont déposés sur Seafile, drive accessible aussi bien à Trèves qu’à Strasbourg ; elles doivent nourrir la réflexion des étudiants et être réinvesties dans les travaux du séminaire.
3. Séminaire
Vient ensuite le temps du séminaire. Comment se déroule-t-il, étape par étape et quelles en sont les visées pédagogiques ?

Dans un premier temps, nous posons les jalons pédagogiques. Ainsi, la première demi-journée du séminaire porte sur le cadre méthodologique et est consacrée à la présentation orale des travaux étudiants préparée en groupes sur la base de leurs interviews et de lectures préalables. Cette restitution permet, l’après-midi, de revenir sur ces travaux de manière réflexive, tout expliquant le volet théorique et en lançant des pistes de réflexion. Cette entrée en matière a été pensée comme telle par Eckhard Wirbelauer, aujourd’hui professeur émérite, qui a initié ces séminaires, et moi-même. Elle vise à amorcer l’événement en capitalisant sur la parole étudiante.
Une autre demi-journée est dédiée à la préparation d’un débat, pour lequel les étudiants travaillent en autonomie, par petits groupes. Sur un thème donné, en lien avec leurs lectures et les interviews (habitat / transports / industrie / agriculture / nucléaire / villes et développement durable…), ils doivent formuler trois questions polémiques, en préparant les arguments pour/contre qui leur seront nécessaires pour intervenir. Le lendemain matin correspond au moment du débat. En s’appuyant sur ce qu’ils ont préparé la veille, les groupes développent une argumentation la plus complète qui soit. Ils doivent aussi réfléchir à quelques questions historiques communes à tous les participants pour les ramener à leur discipline.
4. Focus sur la rivière des doutes
Un temps fort du séminaire est celui des ateliers franco-allemands de la rivière des doutes. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste cet exercice ?
La dernière demi-journée est, en effet, dédiée à « la rivière des doutes ». Il s’agit d’un exercice dont le principe est d’imaginer qu’une rivière sépare la salle, symbolisée par un bâton posé au sol. Les étudiants sont incités à se positionner de part et d’autre des rives fictives, selon qu’ils soient en faveur ou en défaveur de la question énoncée. Il leur est, par ailleurs, possible de se placer sur la rivière en elle-même, s’ils doutent. L’aspect important est qu’ils argumentent pour expliquer leur point de vue ou changer de position.
Les rôles des participants sont ainsi répartis : un maître du temps et un maître du jeu, auxquels s’ajoutent des personnes qui doivent mettre les joueurs devant leurs propres contradictions. Ce rôle spécifique est tenu par les experts de la question, c’est-à-dire ceux qui l’avaient formulée au départ. Enfin, bien sûr, il y a les joueurs qui débattent. En contexte franco-allemand, la spontanéité du jeu permet de lever les appréhensions linguistiques et de parler sans crainte, en switchant vers sa langue maternelle si besoin.
Précisons que j’avais pu tester l’exercice avec succès en UE Pro L3 pour lever des préjugés sur le doctorat et la recherche en histoire. Je l’avais découvert grâce aux fiches outils proposées par Espace Avenir.
Enfin, en marge de ce débat mouvant, nous revenons à une configuration de salle classique pour traiter les questions historiques, lesquelles demandent de se plonger davantage dans la matière disciplinaire. L’échange s’achève enfin sur des questions non préparées qui conduisent les étudiants à s’exprimer sur leur propre rapport au développement durable et aux défis environnementaux et sociaux.
Au cours des six semestres, qui correspondent à autant de séminaires, nos étudiants apprennent à se connaître et à travailler ensemble.
5. Implication des étudiants
Quel est le ressenti global des étudiants sur le dispositif ? Le fait qu’il s’appuie sur un bilinguisme et sur la mobilité étudiante est-il un précieux atout pédagogique ?
Au cours des six semestres, qui correspondent à autant de séminaires, nos étudiants apprennent à se connaître et à travailler ensemble. Au-delà de la cohésion qui se crée, s’opère une collaboration entre pairs qui soutient les apprentissages et les aide à progresser. Se rendre dans l’université partenaire donne, par ailleurs, au séminaire un caractère événementiel qui facilite l’implication des étudiants et qui participe à la satisfaction générale. Être université hôte permet aux étudiants d’adopter une autre perspective et contribue également au ressenti général positif.
Disciplinaire et compétences transversales (…) s’allient autour d’un même dispositif.
6. Leviers pédagogiques
Quels leviers pédagogiques mettez-vous en place à travers les différents axes qui constituent ce dispositif ?
Construit autour d’étapes successives et de divers exercices, notre séminaire, ainsi que sa phase préparatoire, renvoient à plusieurs dynamiques pédagogiques. Ancré dans une méthodologie de pédagogie active, il fait aussi écho aux espaces d’apprentissage, dans la mesure où la salle allouée au débat mouvant doit se conformer aux contraintes de déplacements. Sont également abordés : la réflexivité, l’apprentissage entre pairs (d’autant plus pertinent en Histoire, une filière plutôt solitaire) ainsi, bien sûr, que l’apprentissage en langue étrangère. Disciplinaire et compétences transversales, au cœur de l’Approche par compétences, s’allient ainsi autour d’un même dispositif.
7. Phase évaluative
Comment se déroule l’évaluation ? Pouvez-vous lister les compétences qui sont particulièrement travaillées dans le cadre du séminaire ?
Outre les ressorts pédagogiques dans lesquels s’ancre le dispositif, les compétences travaillées couvrent des thèmes universitaires essentiels. À savoir : l’esprit critique[1], les compétences liées à la maîtrise de l’expression orale ou celles ayant trait à l’interculturalité, sans oublier les savoirs disciplinaires. Ce type de séminaire, qui concilie enseignement et recherche, permet d’émarger à beaucoup des compétences du référentiel conçu pour le parcours histoire (franco-allemand).
[1]À noter que l’esprit critique a été le thème de la dernière J’Idip – journée annuelle de l’Institut d’Innovation et de Développement Pédagogique – qui s’est tenue le 2 juillet 2026. Plus d’informations.
8. Partage
Plus largement, en quoi le partage des pratiques pédagogiques est-il enrichissant, dans le cadre de vos enseignements et pour vous-même ?
Monter ce type de séminaire demande un investissement important. Mais c’est aussi l’occasion d’apprendre beaucoup soi-même. Pour la thématique « L’homme et son environnement dans le Rhin Supérieur », j’ai élargi mes connaissances en histoire de l’environnement à d’autres périodes que le Moyen Âge ; j’ai aussi dû me confronter à l’historiographie allemande sur le sujet. Les apports viennent souvent quand on ne les attend pas. En accompagnant les étudiants dans l’interview de Jean Masson, chercheur à l’INRAE, j’ai compris ce qu’était la recherche-action participative ; au détour d’échanges avec Nathalie Jampoc-Bertrand sur la politique de la ville dans l’Eurométropole, se sont ouvertes des possibilités de stages-étudiants…
J’apprécie les séminaires franco-allemands pour le partage d’expérience qu’ils supposent. Ils fournissent des idées, des façons de faire, qui peuvent être réinvestis dans d’autres contextes pour répondre aux besoins des étudiants. Dans ces Blockseminare, je suis tantôt animatrice, tantôt observatrice. Ainsi, la dernière édition en date à Trèves, menée par Pascal Warnking (Prof. Dr Jr., histoire antique), a été l’occasion de découvrir, avec les étudiants, la réalisation de stations audio sur les vestiges antiques de Trèves et de débattre des apports ou écueils de l’IAG (KI, en allemand), preuves à l’appui.
Je réfléchis d’ores et déjà au prochain séminaire. J’ai envie de confronter les étudiants à des documents d’archives originaux et d’aborder l’histoire et les études de genre. Voyons ce qu’il en sortira…
Pour aller plus loin
Découvrez, plus en détail, la présentation de la licence Histoire, parcours Histoire (franco-allemand).
Consultez, par ailleurs, le référentiel de compétences du parcours en cliquant ici.
Coline Fuchs